
Traverser la fragmentation
bâtir la résilience, s'allier au vivant
I. ORIGINE ET PHILOSOPHIE
Cette association naît d’un appel — celui d’une lignée, d’une mémoire, d’un fil qui relie une terre d’origine, Ouidah, à une terre d’accueil, la Suisse, Fribourg. Mais cet appel n’est pas seulement une intuition ou une vocation abstraite : il s’enracine dans une traversée personnelle. Il est porté par une femme qui a elle-même connu, dans sa propre chair, la blessure — le corps en souffrance, les silences imposés, les épreuves traversées seule.
C’est de ce vécu — transformé, digéré, mûri au fil des années — que naît cette évidence simple : le corps des femmes porte une mémoire, que la violence peut blesser, mais que l’on peut aussi soigner, retisser, réhabiter.
Cette association n’est donc pas une réponse théorique à une problématique sociale observée de l’extérieur : elle est le fruit d’un chemin vécu, qui a permis d’identifier, d’expérimenter et de valider ce qui aide réellement à se relever — et c’est cette légitimité incarnée qui fonde aujourd’hui la volonté de transmettre et d’accompagner d’autres femmes sur ce même chemin.
Cette association a été pensée pour toutes les femmes touchées, d’une manière ou d’une autre, par la violence — qu’elles l’aient subie dans leur corps ou leur histoire, qu’elles la portent en elles sans toujours pouvoir la nommer, ou qu’elles en soient venues, par la blessure, à la retourner contre elles-mêmes ou contre d’autres. Car la violence ne s’arrête pas toujours à celle ou celui qui l’inflige en premier : elle se love parfois dans le silence, se love dans le corps, se love dans une lignée, et peut ressurgir sous des formes détournées — la personne qui se fait mal à elle-même, celle qui reproduit sans le vouloir ce qu’elle a reçu, celle qui porte une mémoire de violence qui n’est pas la sienne propre. C’est à toutes ces femmes qu’Alafia s’adresse : non pas pour juger la forme que la blessure a prise, mais pour offrir un chemin de reconnexion à soi, où le corps retrouve sa dignité et où de nouvelles voies, autres que la violence, deviennent possibles à explorer.
Quatre piliers fondent la vision de cette association et inspirent la manière dont l’accompagnement est pensé et pratiqué :
Le rite comme passage. Le passage d’un état à un autre — de la blessure au relèvement, de l’effacement à la présence — ne se fait pas seulement par la parole ou la pensée. Il se fait aussi par le corps, le geste, le symbole, la connexion à la nature et à ce qui nous dépasse. Le rituel proposé par Alafia n’appartient à aucune religion ni tradition unique : c’est un outil de transformation créatif, personnalisé et universel, que chaque personne peut habiter à sa manière — et qui peut, si elle le souhaite, être remplacé par un autre médium (parole, mouvement, création) mieux ajusté à son propre chemin.
Devenir soi. Le chemin de relèvement est aussi un chemin de devenir soi — de rencontre avec ses propres ombres, ses propres forces, sa propre totalité. Ce n’est pas seulement « aller mieux » : c’est un processus d’intégration, où la personne accompagnée se réapproprie les parts d’elle-même que la violence avait dissociées ou fait taire.
L’écoute du vivant. L’idée d’un vivant en mouvement, d’un équilibre entre les forces, d’une écoute du corps et de la nature comme sources de sagesse. Il ne s’agit pas de forcer le relèvement, mais de l’accompagner, de créer les conditions pour qu’il advienne, dans le respect du rythme de chaque personne.
Le lien entre le corps de la femme et le corps de la Terre. Cette association naît aussi d’une conscience profonde : le corps de la femme et le corps de la Terre sont intimement liés, tous deux porteurs de vie, et tous deux trop souvent maltraités, exploités, blessés sans considération pour ce qu’ils donnent. La violence faite aux femmes et la violence faite à la nature procèdent d’un même aveuglement : celui d’un rapport au vivant qui a perdu le respect du féminin — en soi, chez l’autre, et dans le monde. Prendre soin du corps d’une femme, c’est aussi, symboliquement et concrètement, réparer ce lien. C’est pourquoi cette démarche s’inscrit dans une conscience écologique profonde, nourrie par la mémoire culturelle et symbolique de plusieurs traditions du monde — notamment celle du Bénin, terre d’origine du projet — où le respect du féminin et de la nature occupe une place centrale, sans que cette inspiration relève d’une appartenance religieuse ou confessionnelle.
Ces 4 piliers ne sont pas propres à une seule culture — elles se retrouvent, sous des formes différentes, aussi bien dans les pratiques de soin traditionnelles béninoises que dans les approches thérapeutiques contemporaines occidentales. C’est précisément cette rencontre, ce dialogue entre deux mondes qui se répondent, qui constitue le socle de l’association.
De cette philosophie et de cette expérience vécue découle une conviction simple : l’accompagnement des femmes ayant vécu la violence peut, et doit, être pensé comme un pont entre deux terres, deux cultures, deux savoirs — la Suisse et le Bénin —, chacune ayant quelque chose à apporter et à recevoir de l’autre.

II. OBJECTIFS
L’association articule sa mission autour de cinq objectifs. Le premier constitue le socle sur lequel repose tout le reste : c’est de sa réussite et de sa pérennité à Fribourg que dépend, concrètement, la capacité de l’association à déployer les objectifs suivants. Les objectifs 2 et 3 suivent une logique séquentielle et territoriale (Fribourg → Ouidah → Natitingou), tandis que les objectifs 4 et 5 traversent l’ensemble du projet de manière transversale, sans lui être subordonnés dans le temps.
OBJECTIF 1 Fondation
Accompagnement et Cercles-Ateliers à Fribourg
Consciente de l’ampleur de la violence faite aux femmes et de ses conséquences souvent invisibles — dissociation, perte de souveraineté sur son propre corps, violence parfois retournée contre soi — cette association propose un chemin d’utilité publique pour se relever, comprendre et explorer d’autres voies que la violence, à travers l’art, le corps et des rituels créatifs et personnalisés.
Ces propositions ne remplacent pas un suivi psychologique ou médical : elles constituent un espace complémentaire, destiné aux femmes de 18 ans et plus déjà accompagnées ailleurs, ou à celles qui ne souhaitent pas — ou pas encore — entrer dans une prise en charge classique, mais qui ressentent le besoin de poser un acte, un geste symbolique, sur leur propre corps.
Ce chemin part d’une vérité que l’on préfère souvent taire : la violence n’est pas seulement le fait de l’autre, de la personne agressante, de la figure désignée comme responsable. Elle est une force vivante en chacune et chacun de nous — y compris chez celles qui l’ont subie. La reconnaître, sans honte et sans jugement, est déjà un acte de courage, et l’un des premier pas vers la résilience.
Il s’agit d’abord de se réapproprier et de réhabiter son corps. Au-delà du corps, de retrouver le lien vivant qui unit les forces complémentaires (yin et yang) en chacune et chacun, au-delà des divisions et des séparations. Au-delà de ce lien vivant, de retrouver le lien à la Terre-Mère — et, par lui, une conscience écologique profonde, celle qui reconnaît que le corps de la femme et le corps de la Terre sont intimement liés, et que prendre soin de l’un participe à la protection de l’autre.
Ainsi se dessine la voie de l’union : celle qui relie le corps à l’esprit, le féminin au masculin, l’humain à la Terre — et chacune, chacun, à sa propre totalité.
Cette association propose ce chemin à travers deux formes complémentaires : l’accompagnement et les cercles-ateliers, à l’Espace Oshoun, siège de l’association à Fribourg, où certains accompagnements et ateliers seront proposés à titre gratuit ou à participation symbolique, grâce au soutien de l’association (dons, cotisations, subventions).
Note de posture transversale : cet objectif est fondateur. Il incarne la mission première de l’association — l’accompagnement direct des femmes, à l’Espace Oshoun, siège de l’association à Fribourg. Son succès — ateliers vivants, philosophie comprise et portée par une communauté grandissante de soutien — est la condition de possibilité du développement des objectifs suivants.
OBJECTIF 2 Moyen terme
Créer une structure d’accueil à Ouidah, Bénin
(Conditionné par le succès de l’Objectif 1)
À moyen terme, et conditionné par le succès de l’Objectif 1, l’association développera une structure d’accueil à Ouidah, au Bénin — un lieu où pourra s’incarner et se transmettre l’accompagnement organique et symbolique déjà pratiqué à Fribourg, enrichi par la mémoire culturelle propre à cette terre. Cette structure, dont le nom reste à définir sur place, sera pensée comme un espace d’échange Nord-Sud, où les pratiques et savoirs circuleront dans les deux sens, et visera progressivement son autonomie financière locale.
Ce que ça inclut :
- Un lieu physique d’accueil (à définir : location, partenariat local, construction progressive)
- L’adaptation de l’approche déjà développée à Fribourg au contexte culturel béninois
- La formation ou collaboration avec des praticiennes et praticiens locaux dépositaires de savoirs traditionnels
- Des séjours ou missions ponctuelles avant l’installation d’une structure permanente
- La dimension d’échange Nord-Sud, qui pourra s’activer concrètement dès la mise en place de cette structure (développée en détail à l’Objectif 4)
- Un volet de développement économique local et autonomisant, porté notamment par les femmes elles-mêmes :
- Transformation de produits de pharmacopée traditionnelle (plantes, huiles, préparations issues du savoir local)
- Valorisation de ressources agricoles (noix de cajou, autres cultures locales) sous forme de produits transformés, bio
- Artisanat
- Vente de ces produits comme source de revenu pour les femmes et pour la structure elle-même
- Recherche de donatrices, donateurs et partenaires locaux au Bénin (à définir selon ce qui sera découvert sur place)
Ce que ça exclut :
- Une dépendance unique et permanente aux fonds suisses
- Une temporalité fixe et rigide — objectif progressif et conditionné, pas daté
- La duplication à l’identique du modèle suisse
Précision de posture : L’autonomisation économique des femmes n’est pas seulement un moyen de financer la structure : c’est aussi, en soi, une démarche réparatrice — se réapproprier une capacité d’action, de création, de valeur, après des violences vécues. Ce volet reste à préciser une fois que les recherches sur place auront permis d’identifier ce qui existe déjà (associations, coopératives, réseaux de femmes) et ce qui pourrait être créé ou rejoint plutôt que dupliqué.
OBJECTIF 3 Long terme
Étendre l’accompagnement à Natitingou, Bénin
(Conditionné par le succès de l’Objectif 2)
Dans une phase ultérieure de son développement, une fois la structure de Ouidah posée et bien en route, l’association envisage d’étendre son action à Natitingou, dans le nord du Bénin. Ce développement séquentiel, et non simultané, permet de consolider chaque étape avant d’en engager une nouvelle, dans le respect du rythme propre à chaque territoire et des ressources réellement disponibles.
Natitingou fait partie intégrante du projet global, comme prolongement naturel de la démarche initiée à Ouidah — une même approche, appelée à s’incarner sur une nouvelle terre, porteuse elle aussi d’une mémoire culturelle vivante.
Ce que ça inclut :
- Le même type d’accompagnement qu’à Ouidah (organique, symbolique), adapté au contexte local
- Une temporalité clairement conditionnée : ce volet ne s’engage qu’après stabilisation de Ouidah
- La poursuite de la logique de pont Nord-Sud et d’échange de savoirs déjà à l’œuvre
Ce que ça exclut, pour l’instant :
- Toute date ou échéance fixe
- Tout développement simultané avec Ouidah
- Toute précision opérationnelle (lieu, modalités, partenariats) — à définir le moment venu, selon ce que l’expérience de Ouidah aura permis d’apprendre
Précision de posture : Cet objectif est nommé ici volontairement, dès le document fondateur, pour affirmer que le projet global ne s’arrête pas à Ouidah — mais sa réalisation concrète appartient à une étape ultérieure, séquentielle : d’abord Fribourg, puis Ouidah, puis Natitingou. Le document se garde d’anticiper davantage que ce que la prudence et l’honnêteté permettent aujourd’hui.
OBJECTIF 4 Transversal
Transversal : Le Pont de Solidarité, un échange réciproque Nord-Sud
(S’active dès la mise en place de l’Objectif 2)
Au-delà des étapes territoriales successives (Fribourg, Ouidah, Natitingou), l’association porte un objectif transversal qui traverse et relie toutes les autres : créer un véritable pont de solidarité et d’échange entre le Nord et le Sud — non pas un transfert unilatéral de moyens ou de savoirs, mais une circulation réciproque, où chaque terre apporte à l’autre ce qu’elle a préservé, développé ou approfondi.
Cette dynamique d’échange pourra s’activer concrètement dès la mise en place de la première structure à Ouidah, à travers des formations, des stages, des séjours d’échange, et surtout des soins partagés : des praticiennes de Suisse transmettant leur savoir pour accompagner des femmes du Bénin, et des praticiennes du Bénin transmettant leur savoir — corporel, symbolique, pharmacopée traditionnelle — pour accompagner des femmes de Suisse. Ce mouvement à double sens est au cœur de la vision de l’association : aucune des deux terres ne détient seule la totalité du savoir.
Ce que ça inclut :
- Formations croisées entre praticiennes et praticiens des deux territoires
- Stages et séjours d’échange (femmes suisses au Bénin, et inversement si pertinent)
- Soins partagés : transmission mutuelle des pratiques (corporelles, symboliques, pharmacopées)
- Une circulation de savoirs qui s’enclenche dès la création de la structure de Ouidah
Ce que ça exclut :
- Toute logique d’aide unilatérale ou de simple exportation d’un modèle suisse vers le Bénin
- Une hiérarchie entre les savoirs (occidentaux vs traditionnels) — les deux sont reconnus comme légitimes et complémentaires
OBJECTIF 4 Long terme, Transversal
La Préservation des Lieux Vivants
(Intention fondatrice, opérationnalisation ultérieure)
En cohérence avec la conviction fondatrice que le corps de la femme et le corps de la Terre sont intimement liés, l’association porte, à plus long terme, un objectif de préservation des lieux vivants à Ouidah et au-delà : la nature (forêts, zones naturelles remarquables, cours d’eau), le patrimoine et la mémoire des savoirs traditionnels (pharmacopée, transmission intergénérationnelle).
Cet objectif reste aujourd’hui à l’état d’intention et de projet en construction — il ne s’agit pas encore d’actions concrètes définies, mais de poser dès ce document fondateur la direction que l’association souhaite prendre, en cohérence avec sa philosophie d’origine : on ne peut prendre soin durablement du corps des femmes sans prendre soin aussi de la terre qui les porte.
Ce que ça inclut :
- Protection de sites naturels menacés
- Sensibilisation et éducation à l’écologie
- Transmission et sauvegarde des savoirs traditionnels (pharmacopée)
Ce que ça exclut, pour l’instant :
- Toute action concrète précise (à définir une fois le projet plus avancé)
- Tout calendrier ou financement dédié à ce stade
Précision de posture : Cet objectif est nommé pour affirmer la cohérence globale du projet dès sa fondation, mais son opérationnalisation appartient à une phase ultérieure, une fois les objectifs 1 à 4 engagés et les ressources disponibles.
III. PÉRIMÈTRE ET PERSPECTIVES FUTURES
Consciente que sa mission touche à des enjeux vastes et interconnectés, l’association choisit, à ce stade de son développement, de concentrer son action sur un périmètre précis :
l’accompagnement des femmes, adolescentes et adultes, ayant vécu ou vivant des violences physiques, sexuelles, psychologiques ou symboliques, à Fribourg puis à Ouidah.
Certains axes, bien qu’identifiés comme importants et cohérents avec la vision de l’association, sont volontairement mis en réserve pour une phase ultérieure de développement, faute de cadre ou de ressources suffisantes à ce jour :
La protection de l’enfance : un volet dédié nécessiterait un cadre juridique et des compétences spécifiques distincts de ceux mobilisés actuellement.
Un programme de parrainage : envisageable à terme, mais impliquant une structure de suivi et de transparence financière qui dépasse la phase de germination actuelle.
Ces axes ne sont ni oubliés ni écartés : ils sont consciemment situés hors du périmètre initial, dans l’attente d’une maturité organisationnelle suffisante pour les accueillir sans diluer la mission centrale.
L’extension à Natitingou (Objectif 3), quant à elle, n’appartient pas à cette réserve : c’est un objectif à part entière du projet global, dont la réalisation suit une séquence assumée et logique — Fribourg d’abord, puis Ouidah, puis Natitingou — chaque étape consolidant la suivante.


